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La route Crucke : les contradictions qui accablent le ministre
(09-06-2026)
Plusieurs documents officiels révèlent des incohérences dans la gestion de la route aérienne RNP 07L par le ministre fédéral, tandis que les dépassements des seuils de bruit affectent fortement les quartiers densément peuplés.
Source : Le Soir (4 juin 2026)
Depuis l’été 2025, la trajectoire d’atterrissage rectiligne RNP 07L survole, par vent d’est, les quartiers les plus densément peuplés du pays : jusqu’à plus de 24.000 habitants au km² sur les quartiers de Bruxelles Nord et Bruxelles Ouest. De Lennik à Haren, en passant par Dilbeek, Molenbeek, Anderlecht, Koekelberg, Jette sud, Laeken sud, Schaerbeek, Evere, Diegem. A certaines heures, un avion toutes les deux minutes, à très basse altitude – entre 600 mètres (1.968 pieds) et moins de 200 mètres (600 pieds) au-dessus de Schaerbeek.
Environ 400.000 personnes vivent désormais sous cette route (RNP 07L et 07R). Beaucoup ne dorment plus. Et lorsqu’elles demandent au ministre fédéral de la Mobilité, Jean-Luc Crucke (Les Engagés), qui a décidé de leur infliger cela, elles obtiennent une réponse différente à chaque fois.
Ce n’est pas une polémique d’opinion. C’est un dossier. Voici les pièces, datées et sourcées.
Pièce n°1: il décide en avril 2025
Le 17 avril 2025, dans sa note de politique générale déposée à la Chambre (DOC 56 0856/025), le ministre écrit, sous sa signature, qu’il demandera à ses services « d’étudier les possibilités de mise en œuvre d’une procédure d’approche de précision (RNP) pour l’atterrissage sur les pistes 07L et 07R. » Il ajoute que la publication doit tenir compte « du bien-être des populations survolées. » Il connaît donc le risque, et il agit.
Douze jours plus tard, la décision tombe. Le ministre l’a lui-même reconnu, par écrit, dans un communiqué de son propre parti daté du 9 février 2026 : « La décision prise au niveau ministériel, en date du 29 avril 2025, a consisté à mettre en place une PBN provisoire, unique proposition de Skeyes. » Une décision ministérielle. Datée. Skeyes propose ; le ministre décide. Il l’écrit lui-même.
Pièce n°2: il n' a rien décidé en février 2026
Devant la commission de la Chambre, le 10 février 2026, le même homme soutient l’inverse : « La DGTA et Skeyes sont les décideurs en la matière. Il n’appartient pas au politique de s’immiscer dans ces questions. »
On ne peut pas reconnaître une « décision prise au niveau ministériel » et affirmer, dix mois plus tard, qu’on n’a rien décidé. On ne peut pas annoncer qu’on va « mettre en œuvre » une procédure, puis prétendre qu’elle s’imposait mécaniquement.
Pièce N°3: "C'est l'Europe, depuis janvier 2024"
Le ministre se réfugie alors derrière Bruxelles : la RNP 07L serait « obligatoirement publiée depuis le 25 janvier 2024 » en exécution du droit européen.
Mais une procédure RNP aurait dû être publiée pour cette date en exécution de la réglementation PBN – ce qui ne dit rien de la trajectoire rectiligne réellement imposée. Or celle-ci n’a été publiée à l’AIP qu’en juillet 2025, comme l’a confirmé le Médiateur fédéral de l’aéroport le 29 décembre 2025.
Le 25 janvier 2024 ne décrit pas la route qui empêche Bruxelles de dormir. Et s’il fallait vraiment « étudier sa mise en œuvre » en avril 2025, c’est bien qu’elle n’existait pas encore sous cette forme.
Pièce N°4: "ce n'est pas fédéral, c'est régional"
Sur BX1, le 6 mars 2026 : « Tout cela n’est pas une compétence du fédéral, mais des Régions. » Un mois plus tôt, devant le Parlement, le même ministre revendiquait la pleine compétence fédérale sur les procédures aériennes – précisément pour justifier qu’aucune consultation publique n’était requise.
Compétent pour éviter la concertation, incompétent pour assumer les conséquences. Les procédures aériennes relèvent du fédéral : la version « régionale » est juridiquement fausse.
Pièce N°5: Skeyes le contredit
C’est la pièce qui referme le dossier. Le ministre répète que c’est Skeyes qui décide de l’usage des pistes. Or le patron de Skeyes lui-même, interrogé sur la VRT le 21 mai 2026, affirme exactement l’inverse : c’est le ministre qui décide de l’usage équilibré ou non des pistes, et c’est une décision politique.
D’un côté, le ministre dit que c’est Skeyes. De l’autre, Skeyes dit que c’est le ministre. Quelqu’un ment, ou quelqu’un se défausse. Dans les deux cas, ce sont les Bruxellois qui paient.
Et le 3 juin 2026, dans Bruzz, le ministre finit par lâcher l’aveu : « Je confirme que mon approche est basée sur l’analyse et la consultation, en respectant l’accord de coalition. » Un accord de coalition est un acte politique. En une phrase, il admet ce qu’il a nié pendant des mois : la route 07L est un choix de gouvernement, assumé par la majorité fédérale.
Ce que les contradictions cachent
Pendant que les responsabilités se renvoient la balle, les chiffres ne varient pas. Selon Bruxelles Environnement, plus de 1.100 dépassements des normes de bruit ont été constatés sur les seules communes de Molenbeek et de Bruxelles-Ville pour le seul mois de décembre 2025. Le rapport 2025 du Médiateur fédéral recense plus de 6.000 infractions, dont environ 4.700 aux normes bruxelloises.
La procédure RNP 07L a généré 96 % des infractions constatées (chiffres également confirmées par l’étude de l’ULB-IGEAT, remise au ministre en novembre 2025). En commission, le ministre a pourtant osé affirmer que « les normes bruxelloises ne sont pas dépassées par la procédure RNP 07L. » Les données de son propre Médiateur le démentent comme les données des études universitaires.
Aucune consultation publique, aucune étude d’impact préalable n’ont accompagné cette décision. C’est précisément ce que le règlement européen sur l’« approche équilibrée » exige : évaluer, et consulter, avant d’imposer.
Cela n’a pas été fait. Une étude de densité de population réalisée par l’ULB existait dès novembre 2025 ; elle n’a jamais été spontanément communiquée aux Bruxellois ni prise en compte par le ministre.
Le dossier de la piste 01 a déjà coûté des dizaines de millions d’euros d’astreintes au contribuable. La route 07L emprunte le même chemin conflictuel : décision politique non assumée, normes violées, ni étude ni concertation. La facture, à nouveau, sera publique.
Que l’on s’entende : ce n’est pas la sécurité aérienne qui est en cause – personne ne la conteste. Ce n’est pas l’Europe qui impose une technologie de navigation, pas le choix d’une route rectiligne, ou d’écraser un quartier plutôt qu’un autre.
C’est une décision politique, prise sans étude ni consultation, et que son auteur refuse d’assumer.
Ce que nous exigeons
Le retour aux conditions d’avant l’été 2025, le temps qu’une étude réellement indépendante et contradictoire évalue toutes les alternatives, y compris les trajectoires courbes plus innovantes qui, ailleurs en Europe, épargnent les zones les plus denses.
La transparence totale : publication des études de sécurité, des échanges entre le cabinet et Skeyes, et de l’étude ULB de densité de population.
– Le réexamen immédiat de la prolongation prévue jusqu’au 31 octobre 2026, à la lumière des milliers d’infractions constatées.
Et une chose simple, ce que le ministre et la coalition qui le soutient nous doivent : la vérité. Dire qui a décidé, quand, et au nom de quoi 400.000 habitants ont été placés sous les avions sans qu’on leur demande leur avis.
Le courage et la responsabilité politique, ce n’est pas changer de version à chaque interview et devant l’Assemblée. C’est regarder en face une ville et un pays qu’on a privés de sommeil – et réparer.
Toutes les déclarations sont sourcées : note de politique générale DOC 56 0856/025 (17 avril 2025) ; commission de la Chambre du 10 février 2026 ; communiqué des Engagés du 9 février 2026 (décision ministérielle du 29 avril 2025) ; interview BX1 du 6 mars 2026 ; Bruzz du 3 juin 2026 (accord de coalition) ; VRT du 21 mai 2026 (déclaration du CEO de Skeyes) ; Médiateur fédéral (29 décembre 2025, date AIP, et rapport 2025) ; données Bruxelles Environnement (décembre 2025). Etude ULB-IGEAT – Novembre 2025.
